Le Grand-Théâtre de Bordeaux

À travers ce polyèdre sonore et soyeux nous sont parvenus les échos, assourdis
mais perceptibles, des
Essais et des Lettres Persanes dont
l’ironique harmonie semble avoir guidé la main des bâtisseurs

Jean Lacouture

Majesté et somptuosité caractérisent le Grand-Théâtre de Bordeaux. Depuis sa création, il a traversé le temps et l’histoire sans perdre une once de sa gloire. L’édifice a connu plusieurs campagnes de transformation et restauration au cours des siècles. De juillet 1990 à décembre 1991, Bernard Fonquernie, architecte en chef des Monuments Historiques, s’est consacré au vestibule, au grand escalier, à la salle et à la cage de scène. En mars 2006 s’achevait le chantier dirigé par Michel Goutal, architecte en chef des Monuments Historiques, destiné à la restauration de l’ensemble des façades, du péristyle ainsi que le Salon Boireau.

Le Grand-Théâtre et son environnement urbain - Photo © Patrice Morel

Le Grand-Théâtre et son environnement urbain – Photo © Patrice Morel

À la suite de l’incendie, en 1755, du Théâtre municipal construit par Montégut en 1738 dans les jardins de l’Hôtel de Ville, il faut édifier une nouvelle salle digne de l’opulente capitale de la Guyenne. La deuxième moitié du XVIIIe siècle est florissante pour Bordeaux, premier port d’Europe. Les richesses abondent et la Ville se métamorphose. Le Maréchal, Duc de Richelieu, gouverneur général de Guyenne, lance le projet d’édification d’un théâtre et choisit l’architecte Victor Louis (celui de son hôtel parisien) dont il apprécie la fidélité et les talents. Un premier projet d’un bâtiment de grande envergure est accepté le 18 mai 1773 mais il est conseillé à l’architecte de “lâcher son imagination afin qu’il soit encore plus imposant”.

Louis détache la colonnade de la façade et crée le péristyle. La version définitive est approuvée le 20 février 1774. Dès novembre 1773 sont effectués le piquetage et les premières fondations. Les difficultés techniques, financières et politiques vont jalonner ce chantier. L’emplacement, peu éloigné du fleuve, permet l’acheminement des matériaux de construction et on connaît le socle de la Place de la Comédie depuis l’Antiquité. Au IIe siècle y fut érigé le Temple des Piliers de Tutelle (détruit sur l’ordre de Louis XIV). Il s’agit de substituer les fondations classiques de pierre aux fondations romaines. Le théâtre mesurant 88 m de long, les fondations classiques sont adéquates sur 65 m et là, on entre dans un sol plus meuble, d’où la nécessité de pilotis et l’explosion des délais et des financements.

L'orchestre - Photo © Patrice Morel

L’orchestre – Photo © Patrice Morel

Sur le plan politique, le roi avait fait une extraordinaire concession à son ami le gouverneur de Guyenne en prenant sur le glacis du château Trompette (la forteresse royale) et en attribuant cette aire de construction ainsi que la bande de terre s’étendant de la Place de la Comédie jusqu’au fleuve. À la mort de Louis XV, Turgot prend les finances et observe tous les grands chantiers. Celui de Bordeaux est arrêté : il présente un montage financier très opaque car des hommes politiques et des notables y ont investi des fonds privés et souhaitent récupérer leur mise. Après négociations, tout redémarre mais la jurade (le conseil municipal) se sent dépossédée du pilotage financier. Une véritable hostilité se manifeste à l’égard de Victor Louis et il sera longtemps victime d’un certain ostracisme. Malgré toutes ces vicissitudes, l’inauguration aura lieu le 7 avril 1780. Dans le Mercure de France du 28 mai 1780, ce bâtiment est “digne des plus beaux jours de l’architecture”. Pour le chevalier de Breuil, les “salles de l’Opéra de Paris et de Versailles, celles de Turin, de Mannheim et de Naples ne peuvent disputer le premier rang à celle de Bordeaux”.

La solennité de l’édifice s’impose et inspirera d’ailleurs Charles Garnier, mais avec plus d’emphase et dans un style post romantique. À nos yeux, le contraste est saisissant entre, d’une part, la dominante de la pierre, les lignes pures et dénuées d’artifices, la géométrie et la rationalité chère aux Lumières, évoquée par Lacouture et d’autre part, la salle, véritable cocon enluminé et scintillant. Ceci est pleinement revendiqué par Victor Louis qui conçoit le bâtiment en deux parties distinctes : le vestibule avec sa forêt de colonnes et le grand escalier, extérieurs au spectacle. Le décor minéral et l’atmosphère baignée par la lumière provenant de l’oculus zénithal s’opposent au décor végétal de bois peint dans la salle. Celle-ci offre un plan semi-circulaire couvert d’une coupole. Au pourtour, un niveau de galerie, deux étages de balcons en porte-à-faux implantés entre les douze colonnes et le paradis suivent le plan circulaire de la salle. Remarquons que les théâtres à l’italienne sont assez profonds, en fer à cheval et ici, on se sent plus proche du modèle antique en demi-cercle.

 

La suite de cet article dans le N°209 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro