Travelling sur les Tristesses !

Créé à Liège, le spectacle Tristesses, écrit et mis en scène par Anne-Cécile Vandalem, était repris cette année dans le In d’Avignon au gymnase Aubanel. Une très belle réalisation pour un spectacle ambitieux, à la croisée des genres, mêlant le polar et la satire politique, le théâtre et le cinéma.

La scène est une grande perspective de maisonnettes en bois dans le style nordique, une place, une église et la mer qu’on imagine tout autour. Dans la nuit se détachent les silhouettes de présences fantomatiques qui errent sur le plateau, la démarche lente, traînante, le teint blafard. Elles empoignent des instruments et se mettent à jouer. Ces fantômes d’autrefois vont accompagner les vivants de leur présence et de leurs notes.

Nuit et brouillard sur l’île de Tristesses - Photo © Phile Deprez

Nuit et brouillard sur l’île de Tristesses – Photo © Phile Deprez

De la population autrefois prospère de cette île appelée Tristesses, au large du Danemark, ne reste que huit habitants, après que l’activité économique liée aux abattoirs se soit tarie. Une des habitantes est retrouvée pendue et les autres vont devoir se préparer à accueillir sa fille, qui vit sur le continent, pour les obsèques. Elle y dirige le principal parti nationaliste du pays, le PRP (Parti du réveil populaire), et veut transformer les anciens abattoirs en studio de tournage pour ses vidéos de propagande. Le public va pouvoir assister à la réalisation des premières images.

Sur cette toile de fond policière, Anne-Cécile Vandalem va explorer les différentes formes de tristesses et en particulier celle provoquée par le pouvoir politique, qui utilise “l’attristement des peuples” comme levier d’asservissement. Multipliant les outils, la musique live, la vidéo live, elle crée un dispositif technique complexe qui lui permet d’explorer ses thématiques avec finesse et de superposer plusieurs niveaux de narration, pour ainsi donner le maximum de pistes au spectateur et surtout éviter de livrer des conclusions : “Mes spectacles partent d’inquiétudes et finissent en questions […] Ce spectacle, c’est la mise en forme d’une inquiétude qui porte sur notre manière de vivre ensemble, maintenant et plus tard”.

L’image, constituée d’éléments réalistes (les maisons, la lumière), est très stylisée, glacée, sans aspérité. Enrico Bagnoli signe des lumières magnifiques et épurées. Le jeu en est minimaliste et marque imperceptiblement la courbe du jour, au travers de fines variations de teintes et d’intensité. Ce sont des nuances de lumière froide qui ne se réchauffent jamais vraiment, ni ne s’éteignent tout à fait, comme un jour implacable et désespérant. Elles participent à l’atmosphère oppressante, celle de l’insularité extrême, de ces vies sans perspective, maintenues dans l’obscurité par les manigances du PRP.

Les contres sont intenses, accentuent le côté dramatique et inquiétant. On pense à des lumières de cinéma, avec deux sources principales, et des rattrapages très discrets, une forme d’épure, très lisse. Dans cette ambiance froide et blafarde, entourée de brouillard, des petites touches de lumières plus chaudes viennent accentuer la profondeur du plateau : ce sont les éclairages des porches des maisons, un lampadaire qui éclaire l’installation des musiciens, et toutes les lumières domestiques des intérieurs des maisons (abat-jours, appliques) qui filtrent au travers des ouvertures.

Les lumières clés sont des lyres automatiques à couteaux Vari-Lite VL1000, en face et en contre, utilisées en sources uniques, sans mouvement, avec seulement des variations de teintes. Quelques découpes en Lee Filters 711 permettent des rattrapages discrets. L’intérieur des maisons est ré-éclairé par des rampes LEDs “maison”, fabriquées à base de rubans de LEDs.

 

La suite de cet article dans le N°209 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro