Aurillac – Trente (bis) sous le soleil

Aurillac a trente ans. Enfin, trente ans (bis) si on compte les piquets et pas les intervalles ! Trente ans que le père fondateur, feu Michel Crespin, concepteur, scénographe, metteur en scène, a fait de la ville son laboratoire de scénographie urbaine. Sa pensée : envisager la ville comme champ poétique et politique de l’interdisciplinarité. Son ambition : rapprocher l’art des gens. Dans la droite ligne d’une décentralisation intelligente et généreuse, il a façonné un festival à son image : exigeant, créatif et sauvage. En 1994, il passe le relais à Jean-Marie Songy, comédien, cofondateur de la compagnie Turbulence et initiateur du festival Furies à Châlons-en-Champagne. Portrait.

Un bon fils

Entr(Eux), Malaxe - Photo © Géraldine Mercier

Entr(Eux), Malaxe – Photo © Géraldine Mercier

À quoi reconnaît-on l’élégance chez un homme ? Le choix des chaussures. Toujours. Impeccables chez Songy, les chaussures. L’homme est classe et élégant. Timide et plutôt insaisissable. Le genre de ceux qui vous parlent en scrutant votre âme et en faisant mine d’être ailleurs. On sait, on voit qu’il aime les belles choses, qu’il reconnaît l’éclat, la beauté. Préoccupé par un dispositif de sécurité envahissant (attentats obligent), il s’extrait, pour nous rejoindre, d’une réunion où la douloureuse question de l’avenir des manifestations de cette nature, dans l’espace public, était débattue avec fougue. On sait que la menace rode. On sait que le tout sécuritaire n’est guère compatible avec l’esprit d’Aurillac. On sait qu’on nage en pleine(s) contradiction(s). L’heure est grave. C’est ici qu’il commence. “C’est aussi à notre image, une part de nous-même est libertaire et débridée et une autre rangée et structurée, sinon on deviendrait des sauvages (rires). On essaie de les faire cohabiter en douceur… La difficulté est que les attentats accélèrent cette forme sous-jacente de normalisation urbaine, surveillance des villes en permanence… Le collectif, la collectivité c’est la règle, la création, l’invention c’est l’individu.” Lui qui, dans la droite ligne de Crespin, est terriblement attaché à la transfiguration des espaces publics. Passons le sujet sécurité. Parlons de l’humain.

Cheval sauvage

Entr(Eux), Malaxe - Photo © Géraldine Mercier

Entr(Eux), Malaxe – Photo © Géraldine Mercier

Songy, né en 58, grandit en Champagne-Ardenne (enfin Alsace Champagne-Ardenne Lorraine). D’un père marchand de vin et d’une mère antiquaire, il puise son goût de la liberté. “Mes parents avaient pris en pleine gueule la violence de la déportation. Il était important pour eux de bien vivre, d’être vivants. C’était strict mais nous passions des moments extrêmement chaleureux en famille. Nous n’étions pas bercé par l’ambition d’une réussite sociale à tous crins mais plutôt par la joie d’être en vie, ensembles. Nous avons développé, comme cela, des parcours atypiques. Il y avait de la poésie à la maison, de l’art un peu, peu d’expression mais de la poésie et de l’art, oui…” Il se reconnaît à cette époque “assez délinquant ! La liberté donne aussi envie de faire des conneries !”. Il dit avoir approché l’art par l’objet (sans doute une inspiration venue de sa mère antiquaire). C’est en travaillant ici et là que le théâtre croise sa vie. Il rend service, se rend utile. Touche à tout infatigable, il bricole. Ses bases scientifiques (“Je faisais des fautes à tous les mots !”, plaisante-t-il) ne l’empêchent pas d’être séduit par l’utopie théâtrale, l’aventure, l’exhibitionnisme de l’acteur, et même d’approcher la littérature. “J’ai travaillé dans l’agriculture, le bâtiment, j’ai vécu une vie des années 70’ où il était assez simple de trouver du travail et nous avons créé une compagnie.” Une fresque historique sur l’histoire de Châlons fait figure de proue parmi les spectacles amateurs. La compagnie se structure, devient professionnelle.

 

La suite de cet article dans le N°209 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro