Camille Emmanuelle : “Le sexe est un outil de libération politique

Photo © Morehumanagency

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Camille Emmanuelle, trente-six ans, est journaliste et auteure, spécialiste des cultures érotiques. Dans son dernier livre, Sexpowerment, elle présente les sexualités comme moyens d’émancipation pour les individus et notamment pour les femmes. Elle s’attaque avec humour aux stéréotypes de genre, aux injonctions de la presse féminine et aux discours moralisateurs. Entretien.

Journaliste à l’Obs, aux Inrocks ou encore pour Brain Magazine, vous intervenez sur les sexualités. Pourquoi ce choix de spécialisation ?

Camille Emmanuelle : Cela s’est imposé à moi. Au départ, dans les années 2000, j’étais journaliste radio puis j’ai travaillé dans la communication culturelle et dans l’organisation d’événements. Parallèlement, je lisais beaucoup de choses sur la question érotique. J’ai commencé à écrire pour un petit site consacré au sujet. Il y avait alors peu de choses sur le sexe, sauf dans la presse féminine, mais je ne me reconnaissais pas dedans. J’ai commencé à écrire sur des thèmes plus politiques : les droits LGBT, la prostitution, les pornographies, … En fait, les questions de sexualités m’ont ramenée à la politique dont je m’étais un peu détournée.

Vous vous réclamez du mouvement, à l’origine américain, appelé “sex-positive movement”. De quoi s’agit-il ?

C’est un mouvement né au milieu des années 80’ aux États-Unis en réaction à une mouvance féministe anti-porno et anti-prostitution. Il s’intéresse aux travailleuses et travailleurs du sexe et à la pornographie sans formuler de jugement moral. En découlent les porn studies qui considèrent les pornographies en tant que phénomène de société et comme objet d’étude. C’est un mouvement qui voit les sexualités comme un terrain d’émancipation alors qu’un certain féminisme, français notamment, a plutôt tendance à concevoir la sexualité comme un lieu de danger pour les femmes. Ce dernier incite peu les femmes à vivre leur sexualité comme elles le veulent. Or, en dehors des injonctions de la presse féminine sur le sexe, il faut promouvoir la connaissance physiologique de son corps mais aussi favoriser la représentation de la diversité des corps. En France, des personnalités comme Virginie Despentes ou la réalisatrice de films pornographiques Ovidie, partagent cette vision des choses. J’ai voulu vulgariser cette pensée dans Sexpowerment.

Sexpowerment” est la contraction de sex et d’empowerment, terme anglais qui désigne un processus d’acquisition, de capacité d’action et d’émancipation. Le sexe est pour vous un outil de libération ?

Oui. C’est un outil de libération personnelle mais aussi de libération politique. Mon livre évoque des éléments de ma vie personnelle et mes débuts de vie sexuelle parce que beaucoup de femmes n’osent pas exprimer leurs désirs et ne se posent même pas la question. Elles se concentrent sur ce que les hommes veulent. On a enfermé cette libido féminine. Et aujourd’hui s’ajoutent à cela les injonctions normatives de la presse féminine : il faut avoir tant de sex toys, trois amants, … C’est aussi une pression qui pèse sur les femmes vis-à-vis de leur sexualité. Je trouve que celles qui se demandent ce qu’elles veulent et qui sont à l’écoute de leurs désirs sont épanouies. Mais cette question ne concerne pas seulement ce qui se passe dans la chambre à coucher. C’est aussi une problématique sociétale. Une société qui accepte les sexualités “autres” (LGBT et contre-cultures sexuelles) est plus sereine.

Il y a donc une forme de militantisme dans votre démarche ?

Pour ma part, je me définis comme une militante de canapé. Je ne fais partie d’aucun mouvement mais je considère que l’écriture est une forme de militantisme. Un de mes reportages m’a particulièrement marquée : j’ai passé trois jours à l’université d’été de la Manif pour tous. En passant du temps avec ces gens, j’ai essayé de les comprendre. Mais cela m’a fait un choc. Ils sont bloqués depuis 1968 et n’ont pas encore digéré le divorce. En tant que fille de divorcés, leurs propos me choquaient. Malgré cela, j’ai aussi pu réaliser que j’étais moi-même dans un entre-soi en fréquentant des gens ouverts sur les sexualités.

Vous vous réclamez de nombreux concepts ou de mouvements nord-américains. L’Europe, et singulièrement la France, seraient-elles en retard sur cette question de la dimension émancipatrice de la sexualité ?

Il y a en fait une arrogance très française à ce sujet. On pense que nous ne sommes pas comme ces pudibonds d’Américains. Après tout, nous sommes le pays de Sade et d’Apollinaire… Mais les porn studies et le féminisme ont mis du temps à arriver dans les universités françaises, alors qu’aux États-Unis on s’y intéressait depuis les années 60’. En France, il y a un retard universitaire, du grand public et de la culture mainstream à ce propos. Peu d’émissions télé parlent de la sexualité de façon intéressante et moderne. Il se passe moins de choses à Paris comparé à Berlin et à Londres où il y a davantage d’événements, de festivals, de performances consacrés à ces sujets. Cependant, un mouvement se développe depuis cinq, six ans. Des sites parlant des sexualités avec un regard nouveau émergent, des événements sont organisés, davantage de chercheurs abordent ces thématiques.

Vous vous présentez comme une “féministe en porte-jarretelles”. C’est-à-dire ?

Il s’agit d’une expression clin-d’œil. Je me définis comme féministe ce qui ne m’empêche pas de jouer avec les codes de l’ultra-féminité. Et ce n’est pas parce que je fais cela que je n’ai pas pu intégrer les comportements du sexisme ordinaire. Je fais ce que je veux. Je veux pouvoir revendiquer un aspect extérieur de l’ultra-féminité tout comme avoir intériorisé dans mon caractère des éléments dits “virils” : ambition, autonomie, … Parce que tu es féministe, tu ne dois pas ressembler à une “poupouf”. En réalité, cela doit être un choix personnel. Moi, à trente-cinq ans, j’estime avoir bien réfléchi à ces sujets-là.

Votre livre possède une dimension autobiographique. Pourquoi ce choix de parler de sujets généraux en partant de votre expérience singulière ?

Pour ne pas être donneuse de leçon en disant comment il faut penser. Cela vient d’une double expérience à la fois personnelle et journalistique. Je raconte mon parcours entre quinze et trente-cinq ans, la recherche de plaisir et la joie de découvrir des choses, d’autres sexualités. J’ai mis vingt ans à me sentir libre et à me libérer des clichés féminins et masculins, alors si je peux faire gagner du temps aux autres. Aussi, je me suis toujours mise en scène dans l’écriture de mes reportages. Cela permet de faire de l’humour. Il m’est par exemple arrivé d’assister à un brunch libertin un dimanche midi ! Ce n’est pas mon habitude. Je montre l’absurdité de la situation, ma gêne, mais je mets aussi en évidence mes propres tabous. C’est aussi ce que j’aime lire : l’écriture gonzo, une écriture incarnée, humaine et qui permet l’humour.

Vous faites partie de celles et ceux qui estiment que la pornographie peut être libératrice alors que celle-ci est encore largement accusée de diffuser un discours objetisant à propos des femmes.

Disons qu’il n’y a pas une pornographie mais des pornographies. C’est un peu comme parler des jeux vidéo : il y en a des magiques, des poétiques et d’autres qui sont ultra violents ou sexistes. 90 % de la production pornographique de base apporte une vision où la femme n’est qu’un objet et est destinée à l’excitation masculine. Mais des choses intelligentes existent. Particulièrement depuis dix ans, des femmes et quelques hommes réalisent du porno autrement. Un porno qui montre la diversité des corps féminins, des sexualités, qui mélange sexe hétéro et LGBT. Il montre une diversité de point de vue, une diversité de scénarios sexuels. Je défends cette pornographie représentée par des gens comme Ovidie, Erika Lust ou la jeune française Lucie Blush. C’est comme la nourriture : on vous propose la plupart du temps du Mc Do et de temps en temps on trouve un bon petit resto bio.

Est-ce que, selon vous, il faudrait davantage parler de la pornographie comme d’un objet culturel plus que comme un simple support masturbatoire ?

Cela peut être les deux. Un bon film porno est excitant mais peut aussi apporter un autre regard sur la sexualité, donc être excitant intellectuellement. Je ne suis pas pour qu’il n’y ait que du porno intello uniquement axé sur la réflexion car il perd alors souvent sa valeur excitatoire. Certains proposent les deux. Avec ces films, souvent, il n’y a pas l’effet “j’ai fini, j’ai vu un truc horrible, j’éteins l’ordinateur” alors que parfois ils montrent des trucs extrêmes. Mais il y a chez eux un respect du spectateur. Ces films nourrissent notre culture et nos fantasmes. Ils permettent de montrer la diversité des sexualités humaines, mettent en perspective une des questions que l’on se pose le plus souvent par rapport au sexe : “suis-je normal ?”. Oui. À partir du moment où nous sommes entre adultes consentants alors il n’y a pas de perversité, juste une diversité de fantasmes.

Le porno féministe propose d’autres représentations. Mais ne faut-il pas se méfier de l’injonction faite aux femmes de ne regarder que celui-ci ? Être véritablement féministe ne serait-ce pas laisser aux femmes le choix d’apprécier du porno “conventionnel” ?

Si, mais elles en regardent de toute façon. Les femmes qui regardent du porno sont nombreuses. Mais beaucoup de femmes regardent du porno gay qui, à l’origine, n’est pas pensé pour elles. Car je pense que pour un certain nombre d’entre elles il est insupportable de voir d’autres femmes dans des positions de soumission. Dans le porno gay, on voit souvent les visages, les expressions. Dans le porno hétéro conventionnel, la caméra se concentre sur la femme. Mais oui, on peut regarder de tout. On n’est pas obligé de regarder du porno queer ou féministe. Sur les “tubes” internet, on tombe parfois sur des pépites. Je ne suis pas en train de dire aux femmes “regardez du porno féministe”. Je dis aux femmes et aux hommes que “un autre porno est possible”.

Vous pointez aussi du doigt les ressorts d’une certaine littérature érotique qui (comme 50 Nuances de Grey) donne à voir une image très normée de la sexualité féminine.

Oui et c’est d’ailleurs l’objet de mon prochain livre. Il y a quelques temps, j’ai écrit sous un pseudonyme américain des romans érotico-cucul pour une maison d’édition française. J’ai produit douze romans pendant un an. Je vais raconter tous les trucs absurdes qu’on me demandait d’écrire : est-ce qu’il faut du champagne ou pas ? Des huîtres ? Je décris la vision très normée du couple que donnent ces histoires. La femme est toujours jeune et naïve. Elle rencontre un milliardaire plus âgé et ils font l’amour dans un jet privé. C’est une vision réactionnaire et vénale des femmes. J’ai voulu écrire un pamphlet pour parler de ce phénomène car celui-ci est massif au sein de la production littéraire. Ce sont des ouvrages qui visent surtout les 18-25 ans. Ils remettent les femmes dans la case du romantisme à base de bougies, d’huile de massage, et dans laquelle l’homme doit être dominant, riche et performant sexuellement.

Est-ce que le monde de la culture, de l’art et du spectacle doit davantage s’emparer de ces questions liées aux sexualités pour faire évoluer leurs représentations ?

Parfois, en France, on a tendance à autoriser la parole culturelle sur la sexualité lorsque les choses font partie de notre patrimoine. Beaucoup de gens sont allés voir l’exposition Sade au musée d’Orsay. C’était super, mais le mec est mort il y a 200 ans ! Il est aisé d’organiser un festival durant lequel on passe des films pornographiques des années 1910-20 mais montrer des films d’une réalisatrice contemporaine comme Erika Lust est bien plus compliqué. Toutefois, des choses se passent quand même. À Montpellier, le festival Explicit est consacré aux contre-cultures sexuelles. Il se déroule dans un Centre dramatique national et bénéficie donc de subventions. Cet événement passionnant est pluridisciplinaire et propose des spectacles de danse, de théâtre, … On voit aussi émerger des festivals de films lesbiens. Citons aussi la scène néo-burlesque, inégale, mais qui donne à voir des performances qui apportent un autre regard sur le corps féminin et qui se moquent des stéréotypes. Il existe également des festivals de cinéma, comme celui d’Annecy, consacrés aux cultures queer et féministes.

Lorsqu’un artiste fait référence, de façon explicite, aux sexualités, il peut s’exposer à de violents comportements de rejet, comme cela avait été le cas en 2014 avec l’affaire du plug de McCarthy. L’association Promouvoir a aussi réussi à faire interdire aux moins de seize ans le film La vie d’Adèle. Est-ce que nous avons, selon vous, affaire à un regain de puritanisme depuis quelques années ?

Oui, clairement. L’artiste peut s’exposer à des réactions de rejets et à des comportements homophobes. Un ami photographe, Thibault Stipal, a présenté une exposition dans la rue, à Royan, l’an dernier. Les photos montraient des couples qui s’embrassent. Parmi eux, il y avait des couples gays et lesbiens. Ces images ont été vandalisées, lacérées à coups de couteau. C’est un exemple parmi tant d’autres. Cela ne veut pas dire que toute la France est réactionnaire. Je pense que c’est l’œuvre de groupuscules qui ont finalement peu de pouvoir. Je crois aussi que la Manif pour tous a ouvert une boîte de Pandore laissant s’exprimer la parole liberticide et homophobe. Durant les défilés, on pouvait s’autoriser à dire “les pédés au bûcher”. Et puis, il y a les associations catholiques de France qui ont un peu d’argent pour se payer des avocats. Je pense que ces crispations sont en partie liées à la situation de crise dans laquelle nous nous trouvons. C’est dans ce genre de situations que les gens se crispent le plus sur les questions de sexualité et de liberté.

Est-ce que vous estimez que parler des sexualités en art est redevenu un acte militant audacieux ?

Peut-être. On peut avoir l’impression que maintenant ça va, que de toute façon le sexe est partout. Ce n’est pas vrai. Il y a une hyper présence de la nudité féminine mais pas du sexe. De plus, on montre de plus en plus souvent un type de corps féminin : on représente peu le corps de femmes noires, arabes, âgées, … C’est aussi aux artistes de récupérer cette parole qui est confisquée par la publicité, le marketing et une forme de pornographie. Quand les artistes s’expriment sur ces sujets, ils les traitent souvent avec humanité, émotion, intelligence et humour aussi. Dans le contexte, il s’agit de gestes aussi militants qu’essentiels.

À lire : Sexpowerment – Le sexe libère la femme (et l’homme) de Camille Emmanuelle, Éditions Anne Carrière, 240 pages, 18 €