Letter to a man – Robert Wilson/Mikhaïl Baryshnikov

La rencontre entre Robert Wilson et Mikhaïl Baryshnikov nous avait enchantés dans la pièce The Old Woman en 2014. Le duo de clown que formait Baryshnikov avec Willem Dafoe évoluait à merveille dans l’univers esthétique de Robert Wilson. Cette nouvelle collaboration était donc plus qu’attendue ! Letter to a man est basée sur les écrits de Vaslav Nijinski, tourmenté et en proie à la folie. Baryshnikov joue le rôle de Nijinski, mi-clown mi-fou, esquissant quelques pas de danse sans pour autant essayer de l’imiter. Nijinski est un fantôme.

La pièce a été présentée dans le cadre du Festival des Nuits de Fourvière à la Maison de la Danse, du 23 au 26 juin 2016.

Letter to a man - Photo © Lucie Jansch

Letter to a man – Photo © Lucie Jansch

Nijinski, le fou volant

Le danseur Vaslav Nijinski (1889-1950) est entré dans la légende de la danse, même si la durée de son ascension fut brève. Il est considéré comme le précurseur de la danse moderne. Ses sauts prodigieux donnaient l’impression qu’il volait par-dessus la scène. Son saut dans Le Spectre de la rose est encore aujourd’hui un phénomène. Le Sacre du Printemps ou L’Après-midi d’un faune, chorégraphiés par Fokine, sont restés dans les mémoires. Sa rencontre avec Serge de Diaghilev, le directeur des Ballets Russes fondés en 1909, a été décisive : il fit de Nijinski son danseur étoile mais aussi son amant, ce qui n’empêchera pas Nijinski de se marier avec une comtesse hongroise. Sa rupture avec Diaghilev a annoncé le début de sa folie. Les guerres, la révolution, les changements politiques, ses échecs et ses antécédents familiaux ont eu raison de sa lente descente.

Sa dernière danse date de 1918 en Suisse, peut-être son dernier saut qui lui fit perdre la raison. Il rentra en 1919 à l’hôpital psychiatrique où il y passa trente ans. Il rédigea en six semaines ses cahiers, des auto-analyses au langage cru, mêlant mysticisme et sa quête humaine, à travers son art et dans sa vie quotidienne.

Construction et déconstruction de la folie

Robert Wilson a toujours été intrigué par les troubles mentaux et psychiques. Ce désordre psychologique, qu’il a aussi connu dans son enfance, a été un moteur créatif. Sensibilisé depuis longtemps aux différents troubles, il a travaillé avec des enfants en difficulté ou atteints d’autisme. Sa collaboration la plus célèbre a été celle avec Christopher Knowles, un adolescent autiste présent dans plusieurs de ses pièces, notamment A Letter for Queen Victoria. Il est aujourd’hui un artiste reconnu.

La folie est souvent présente dans ses œuvres mais de manière sous-jacente. Il n’était donc pas étonnant de découvrir que Robert Wilson s’intéressait depuis longtemps à Nijinski et surtout à ses cahiers. La pièce The Old Woman était basée sur un texte russe de Daniil Harms, victime de Staline et mort enfermé dans un asile psychiatrique. La structure de l’écriture, laconique et répétitive, nous entraînait vers l’absurde. Mais si, dans cette pièce, le burlesque de Chaplin, Keaton et Beckett est présent, dans Letter to a man, l’ambiance est plus sombre, le cauchemar davantage présent, les ruptures de ton moins visibles.

La pièce est construite sous forme d’une succession de tableaux. La folie est réinterprétée, elle n’est pas montrée mais suggérée. Ici, comme dans tout l’univers de Robert Wilson, sont tenus à l’écart le réalisme et la psychologie. On retrouve le même procédé de répétition de phrases que dans A Letter for Queen Victoria.

Robert Wilson joue constamment avec cette déconstruction mentale, ne suivant aucune narration comme à son habitude mais tout en étant très rigoureux sur les événements de la vie de Nijinski.

 

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