Philippe Saire : Le clair-obscur comme principe scénographique

Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Parce qu’avec du simple, on peut déjà créer du complexe. Philippe Saire y arrive, en toute simplicité. Pas besoin d’ingénierie survoltée pour créer des images énigmatiques, instables et pourtant ultra-précises. C’est surtout dans Vacuum et Blackout que cette magie opère, à la barbe des neurones du spectateur. Face aux corps nus revêtus de lumière néon, ou bien en surplombant un tableau vivant de corps et de granulé noir, nos modes de perception sont bousculés.

Blackout, cie Saire - Photo © Philippe Weissbrodt

Blackout, cie Saire – Photo © Philippe Weissbrodt

Pour votre série Dispositifs, vous changez l’angle de vue du spectateur, soit par des illusions optiques, soit en le plaçant au-dessus des danseurs. Comment en êtes-vous arrivé à créer ces genres de scénographies qui intègrent le spectateur ?

Philippe Saire : Pendant beaucoup d’années, je réalisais des projets in situ en extérieur, dans la ville de Lausanne. La topographie lausannoise est faite de beaucoup de dénivelés, où l’on peut voir des choses avec une vue plongeante. J’y ai travaillé dans différents contextes architecturaux du paysage urbain. Et finalement, je me suis rendu compte que, sans en être forcément conscient, j’ai transposé les recherches en espace public vers l’espace scénique. J’ai commencé la série Dispositifs avec Blackout, où le public voit le spectacle par le dessus.

En fait, la scénographie de Blackout fait bien plus que juste soutenir la proposition artistique. Les rôles sont inversés. Les deux danseurs sont au service d’une scénographie active qui est le spectacle.

Ph. S. : J’avais travaillé avec cette matière, le granulé noir, dans le spectacle Lonesome Cowboy, pour lequel j’avais mis des caméras au plafond parce que j’étais intéressé par les traces laissées au sol venant du mouvement des danseurs. En voyant les images, je me suis dit : “C’est là où le spectateur devrait se trouver”. Nous avons effectué beaucoup de tests et sommes arrivés à une sorte de grand mur au sol, un carré de 5 m x 5 m. Le public est placé au-dessus, à une certaine hauteur. J’avais envie de travailler à la fois sur cette position très précise du spectateur et sur l’image. Le sol est blanc et la matière noire se déploie avec les traces laissées par les corps, ce qui permet de travailler autant sur l’image que sur la danse. Il fallait donc maîtriser ce double mouvement qui correspond à un tableau constamment en mouvement de recréation. C’était nouveau et c’était une très belle expérience, d’autant plus que j’ai toujours été intéressé par les arts visuels.

Avec Néons et Vacuum, vos titres se réfèrent autant à la lumière qu’à l’espace. Et comme Blackout, ils font référence à l’outil scénographique.

Vacuum, cie Saire - Photo © Philippe Weissbrodt

Vacuum, cie Saire – Photo © Philippe Weissbrodt

Ph. S. : Après Blackout, j’avais envie de continuer cette série autour de la lumière néon qui est très spécifique. J’ai donc appelé la prochaine pièce Néons. Les vrais néons sont peu courants et même assez chers. Ils donnent une lumière grisâtre très intéressante. Je me suis rendu compte que quand cette lumière rencontre la peau du corps humain, on est très proche de tout un travail de dessin au graphite, par exemple. On peut aussi produire une sorte de sfumato, une vision trouble. Sur les murs aussi, le néon produit des effets très intéressants. Ensuite, j’avais envie d’amener le rouge, donc nous avons utilisé les journaux lumineux et leurs caractères à LEDs pour travailler sur le rapport entre les ombres et les textes.

La lumière néon a donc été le point de départ de vos deux derniers Dispositifs, alors que pour Blackout c’est la matière. Mais en tant que formes brèves de vingt à quarante minutes basées sur la scénographie, ils constituent un véritable triptyque.

Ph. S. : Dispositifs est déjà une petite série. J’en ai fait trois et je considère qu’à partir de trois réalisations on peut, un peu, parler de série. D’autres suivront peut-être. Le point commun est en effet que j’ai chaque fois un a priori de départ, sans partir sur un thème dans le sens d’un contenu. Je commence par le dispositif et j’attends qu’un thème vienne, sans en faire une obligation. Pour Néons, nous avons finalement travaillé sur la séparation d’un couple. Ensuite, pour Vacuum, je voulais exploiter quelque chose que j’avais déjà utilisé, très brièvement, dans un autre spectacle : l’apparition et de la disparition des corps.

 

La suite de cet article dans le N°207 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro