887 : code québécois

Dans 887, le nouveau solo de Robert Lepage, la grande histoire entre par la petite porte d’un immeuble présenté en taille réduite. Cela n’empêche pas le fondateur de la compagnie Ex Machina de l’habiter parfois de l’intérieur. Nous sommes au Québec, à Montréal, autant au 887 rue Murray que dans l’appartement actuel de l’auteur, metteur en scène, scénographe et interprète.

Après la première de 887 au Théâtre de la Ville, Robert Lepage ne récuse en rien l’idée d’aborder ses solos par leur aspect plastique : “C’est vrai, je pourrais participer plus souvent à des colloques sur la scénographie”. Lepage prouve ici une fois de plus que la construction est chez lui entièrement au service de l’action : tout sauf un “décor” ! Et pourtant, cette miniature d’un immeuble, que l’on regarde de l’extérieur autant que de l’intérieur, n’a rien d’une fin en soi. Plus que jamais, Lepage se révèle tel un architecte de la métaphore. Le chiffre 887 n’est autre que l’adresse postale de l’immeuble où il passa son enfance. Et quand il prend la parole au début, s’adressant directement aux spectateurs, on n’est pas prêt à mettre en doute l’acuité autobiographique du récit qui suivra.

887 - Photo © Érick Labbé

887 – Photo © Érick Labbé

Histoire du Québec

887 - Photo © Érick Labbé

887 – Photo © Érick Labbé

Porte d’entrée et leitmotiv de 887, citation inscrite sur les plaques d’immatriculation des voitures au Québec, le “Je me souviens” auquel se réfère Lepage renvoie au conflit culturel entre les deux communautés du Canada. Car 887 trace les méandres de la mémoire, individuelle autant que collective, active ou passive. Comme Lepage l’explique dans le programme du spectacle édité par le Festival d’Automne : “C’est tiré d’un poème écrit au tournant du siècle qui dit : ‘Je me souviens d’être né sous le lys —sous les Français— et de croître sous la rose(1)’ ; donc je me développe et m’épanouis sous le régime anglais”. Mais qui, au Québec, s’en souvient ? Pratiquement personne, selon Lepage qui s’emploie à rappeler des faits constituants d’une identité en perdition. Si, malgré ce rappel, le spectacle n’a rien de didactique, on le doit à l’humour de cette personnalité théâtrale hors du commun, à son autodérision et sa poétique personnelle. Et pourtant : pourquoi réchauffer un conflit apparemment dépassé, le mouvement indépendantiste québécois ayant perdu beaucoup de sa force ? Il faut connaître son histoire pour se retrouver dans le présent et bâtir son avenir, voilà le credo de facture très européenne qui préside à ce solo. Le spectacle inclut des projections aux thèmes historiques, retraçant la colonisation du Québec à travers les noms de rues qui renvoient à des personnalités militaires ou politiques du passé. La topographie urbaine est un reflet de l’histoire de la communauté. Mais cette excursion diachronique trouve un miroir dans le récit personnel de l’auteur-metteur en scène, par ailleurs impressionnant en tant que comédien.

 

La suite de cet article dans le N°205 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro