Aurillac 2012 : édition spéciale ou édition de plus ?

[singlepic id=992 w=500 float=left]Vingt-sept ans après sa création, et en plein cœur d’une crise économique menaçante pour la création, le Festival international du théâtre de rue d’Aurillac avait-t-il encore quelque chose de nouveau à offrir cette année ? Les festivaliers, globalement toujours aussi nombreux et fidèles, avaient-ils à s’offrir une édition de plus ou une édition pas comme les autres ? Une édition de crise marquée par des injonctions au “jonglage budgétaire” selon les mots de l’édito du programme ? Un florilège de créations pas comme les autres ?

En réalité, une édition pour aller plus loin dans l’aventure du théâtre de rue.  Une édition marquée d’une pierre blanche, l’année en particulier où la voie/voix théâtrale “opéra” dans de multiples directions. Avec un directeur artistique à la tête du festival, Jean-Marie Songy qui, année après année, poursuit résolument son cap : aller toujours de l’avant.

Regard dans le rétroviseur de cette semaine du 22 au 25 août

[singlepic id=993 w=250 float=right]L’affiche du festival se voulait cette année à l’évidence métaphore. Œuvre d’Henri Galeron, elle suggère que la création n’est une terre fertile que si on veut bien la labourer sans cesse et l’ensemencer, au risque de s’interroger sur ce qui peut bien lever. Sur cette affiche, comme toujours le personnage mascotte du festival, planté bien droit au beau milieu d’un vaste champ de terre arable. Il a les bras sur les hanches en signe de détermination à moins qu’il soit en plein désarroi de devoir se faire les poches, angoissé à l’idée de les trouver vides. Qu’adviendrait-il alors ? Une pelle solitaire, promesse de travail, est plantée sur sa droite : la terre est encore et toujours à ensemencer, cultiver. L’art de la rue occupe cette position centrale qui consiste à préparer des moissons nouvelles sans savoir au juste ce que produira l’effort de remise à nu des sols. Et il faudra d’autant plus d’énergie, en ces temps difficiles, que les organisateurs de ce festival se trouvent confrontés au rapport délicat à l’argent. Voilà pourquoi certains spectacles, et notamment la dernière création de Royal de Luxe, Rue de la Chute, ce western cinématographico-théâtral, proposaient une représentation payante sur deux. Une façon de faire des compagnies et des festivaliers des partenaires à part entière du festival. À ce compte-là, une fois encore le festival n’a pas manqué de propositions.

[singlepic id=994 w=250 float=left]Quant à son directeur artistique, Jean-Marie Songy, il tient bon la barre, œuvrant au-delà du seul rôle de programmateur. Il ne cesse d’aiguiser sa réflexion sur l’essence du théâtre de rue et son rapport à la création artistique. Et faire que le festival d’Aurillac, cette intervention massive dans l’espace public, demeure un repère important notamment en matière de recherche de nouveaux publics. Maintenir les fondamentaux du théâtre de rue et en même temps favoriser au maximum “la dynamique des expériences interdisciplinaires”. Sur ce double credo, le spectateur de l’édition 2012 ne pouvait être déçu.

Au chapitre des fondamentaux, des artistes vivant de la manche et faisant événement dans l’espace public n’ont pas manqué au détour des rues. Les spectateurs se tenant debout, scotchés ou en déambulation. Karcocha, clown espagnol fidèle du festival et du débouché de la rue Jules Ferry sur la rue des Carmes, transforme en fin d’après-midi, avec brio et subtilité, le trafic routier en spectacle de rue. Spontanément imaginatif, il associe à chaque scène de rue surgissant de façon aléatoire, avec ou sans automobile, un détournement poétique, drôle et souvent incongru. Les badauds et le public réactifs, sont le plus souvent intégrés à ce jeu de mimes et de facéties drolatiques. Il interpelle les uns avec son sifflet-rossignol, fixe les autres de façon muette, escalade un bus, entre dans un véhicule par une portière et en ressort par une autre. Matador d’une corrida de rue d’un genre pacifique il se fait trublion clownesque capable de réenchanter cet espace de la rue si souvent synonyme de stress et de conflits.

Impossible de faire un sort juste à toutes ces petites et grandes créations installées dans les moindres recoins de la ville et méritant attention. Des spectacles souvent faits “à vue”, avec les moyens du bord et dont les installations techniques allégées et astucieuses sont visibles. Incontournable aussi, à Aurillac, la rencontre furtive et fortuite de véhicules insolites. Que ce soit un vélo orchestre de saltimbanques avec piano embarqué ou un véhicule futuriste improbable, ces attractions jouent le rôle de signaux spectaculaires changeant la perception de la rue. S’y rencontrent aussi les chansonniers des rues, tel Jean-Marc Le Bihan, parcourant places et squares depuis 1973. Sans paillettes, adossé à une simple grille de magasin tirée, il déroule ses chansons à textes et passe ses messages humanistes, avec verve insatiable et énergie communicative. Avec de telles voix vigoureuses, portant les textes fétiches de la fraternité libertaire, la liberté d’expression de l’espace public s’affiche dans sa plus pure tradition.

La suite de cet article dans le N°185 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro