Qu’est ce que la scénographie ?

Colloque international à la Villette, les 21 et 22 octobre 2011, à l’initiative de l’EnsAD

Les 21 et 22 octobre derniers s’est tenu à la Villette un colloque intitulé Qu’est ce que la scénographie ?, organisée par l’École nationale supérieure des Arts décoratifs, à l’initiative de Raymond Sarti, enseignant à l’EnsAD et président de l’UDS (Union des Scénographes). Cette rencontre, initialement programmée dans les locaux de la rue d’Ulm, a dû migrer vers la Grande Halle pour satisfaire le nombre important de pré-inscrits, un public varié composé de professionnels, d’enseignants, de chercheurs et d’étudiants. Cette affluence est d’ores et déjà un signe que le sujet intéresse et la part importante dévolue aux apprentissages explique aussi le nombre et la diversité des auditeurs.

En introduction, Marcel Freydefont, membre du comité d’organisation a clairement posé les enjeux de ce colloque, rappelés à diverses reprises lors des deux journées, et évoqués dans le précédent numéro d’AS par Mahtab Mazlouman, le désir de revenir aux fondamentaux d’une pratique qui a prospéré ces dernières années, et fait de nombreux petits, certains enfants étant moins légitimes que d’autres. L’usage intempestif du mot scénographie dans différents domaines des arts plastiques ou du marketting a de quoi brouiller la lisibilité de la discipline qui, en tant que pratique de l’espace, a dû trouver sa place par rapport à d’autres plus installées dans ce domaine, comme l’architecture par exemple. L’acte de naissance de la scénographie est difficile à établir, mais sans refaire toute l’histoire du “dessin de la scène” devenu “dessein de la scène”, admettons que sur ces deux journées tous parlaient de la scénographie telle qu’elle existe depuis une centaine d’années et s’est affirmée parallèlement à la définition du rôle du metteur en scène. Il est d’ailleurs étrange que la confusion, voire le glissement d’une pratique à l’autre, ait soulevé moins d’interrogation que “l’élargissement” (pour reprendre les termes de la dernière table ronde) de la discipline.

Si chacun s’est entendu sur la nécessité de ne plus laisser la porte si grande ouverte à des usages douteux du terme scénographie, et par voie de conséquence du métier de scénographe, il n’en demeure pas moins qu’on peut s’interroger sur le resserrement opéré en ce début de XXIe siècle alors que les frontières disciplinaires s’effacent.

On a pu constater au fil des interventions des communicants et des auditeurs que cette question pouvait laisser perplexe et la tension était perceptible dans certaines formules un peu rapides, telles que “la scénographie c’est le théâtre, le théâtre c’est le texte”, prononcée à deux reprises par Marcel Freydefont. Dès lors, il n’était même plus question de critiquer la scénographie des vitrines des grands magasins, mais de tracer un cercle étroit, contraire à l’histoire même de la discipline. La scénographie contemporaine doit pourtant son existence à des pères, Craig et Appia entre autres, qui ont éprouvé le besoin de se détourner du texte pour découvrir, grâce à la chorégraphie entre autre, le corps en mouvement dans l’espace, la profondeur du plateau. Parlons plutôt de dramaturgie (ou de “projet dramaturgique” pour reprendre les mots de Marcel Freydefont dans Le petit traité de scénographie), pour redonner leurs places à des scénographies remarquables de spectacle vivant ou d’exposition, le mémorable Jardin planétaire de Raymond Sarti par exemple.

Mais il n’est pas facile de définir une discipline artistique

C’est sans doute pourquoi il a bien plus été question de scénographe, de ce qu’est ce métier, de la façon dont on le pratique et dont on l’enseigne. Ici ne fut pas tranchée la question de savoir si le scénographe était un artiste ou non, or on sait combien le sujet est délicat pour l’UDS dans la défense des droits de la profession. Sur cette question artistique, la coupure était générationnelle. Là où Richard Peduzzi et Yannis Kokkos énonçaient que “le scénographe n’est pas l’intendant du metteur en scène” et que son métier doit être entendu comme celui d’un artiste travaillant avec un autre artiste, d’autres mettaient en avant le travail en équipe, un métier au service du porteur de projet qu’est le metteur en scène, sans y être pour autant asservi. Une divergence de points de vue ressaisie avec humour par Luc Boucris dans sa conclusion sur le thème du Ça frotte, ça interroge, ça réveille, c’est peut-être de l’art.

Mais on remarquera surtout l’impossibilité de tirer des lignes générales à partir de l’énoncé des pratiques des uns et des autres, elles-mêmes ajustées à des contextes différents à chaque projet. La forme du colloque, organisé en tables rondes avec de nombreux participants, n’a pas facilité la construction d’un travail de réflexion collectif, même si on peut apprécier le choix d’une forme de rencontre affranchie des règles du colloque scientifique traditionnel.

Un constat vrai aussi pour la seconde journée consacrée à l’enseignement où l’hétérogénéité des participants venus d’écoles spécialisées françaises et européennes et de formations ponctuelles ou optionnelles à l’université ou en école d’architecture créait un certain déséquilibre. Ici on apprend un métier, là on introduit ou enrichit une “culture de l’espace”. Ces établissements d’enseignement supérieur auraient été plus significativement convoqués sur une réflexion liée à la recherche, dont Béatrice Picon-Vallin, directrice de recherche au CNRS, a souligné la pauvreté dans ce domaine (ce qui est bien regrettable après l’énorme défrichage opéré par Denis Bablet, précisément au sein du CNRS).

Dans l’apprentissage spécialisé d’un métier, l’équilibre entre la tradition et la nouveauté fait l’objet de toutes les attentions. Les scénographes formateurs viennent pour la plupart du théâtre et ont témoigné leur attachement à cette origine qui tient la plus grande place dans leur pédagogie. Mais ils sont aussi lucides sur le marché du travail et la diversité de l’offre où le théâtre ne sera pas forcément prioritaire. D’où l’idée d’élargissement dans les enseignements eux-mêmes, pour des raisons qui ne sont pas uniquement dictées par la contrainte économique, comme en témoigne Claire Dehove expliquant avec lucidité qu’elle “encourageait trop les étudiants de l’ENSATT à l’exode”.

Jusque dans la diversité des structures d’enseignements qui la porte, la scénographie pose un problème de définition selon qu’elle est rattachée à une formation en théâtre (écoles publiques, privées, universités), en architecture, en design ou arts visuels. Cette diversité des sources est-elle génératrice de la dissolution constatée ou redoutée de la discipline ? On pourra regretter enfin, alors que depuis près d’un siècle on projette des images fixes ou animées sur scène, qu’une très faible part ait été faite aux nouveaux outils technologiques qui modélisent des espaces virtuels dont les étudiants présents dans la salle étaient, semble-t-il, assez familiers.

Pour conclure, les organisateurs eux-mêmes n’imaginaient certainement pas qu’une définition ou un avis définitif sur ce qu’est la scénographie puisse ressortir de ces rencontres, riches dans leurs témoignages et où les contradictions apparentes ont surtout révélé la force d’un sujet ouvert, qui stimulent la réflexion – un édifice complexe qui se construit sur un socle commun solide, celui du théâtre, mais où la façon dont chacun apporte sa pierre, en fonction de là d’où il vient, n’est heureusement pas dictée par une vision d’ensemble préétablie. Faire se rencontrer autant de professionnels concernés par le sujet, sortir d’un “entre soi” et de ses certitudes est le grand succès de ce colloque qui appellera sans doute des suites dans les années à venir.