Aurillac 2011 – Le théâtre dans tous ses éclats, une “arme de construction massive”

[singlepic id=661 w=250 float=left]Pour sa 26e édition, le Festival international de théâtre de rue d’Aurillac a connu une affluence record, deux jours de températures caniculaires, deux heures d’alerte rouge en raison d’une menace d’orage violent et surtout une qualité de programmation qui soutient et renforce encore sa réputation incontestable.

Morceaux choisis où se dessinent nettement des tendances : foisonnement théâtral, confirmation de la créativité des “saute-frontières artistiques” de tous poils, énergie politique des messages, vigueur et diversité des expressions artistiques féminines avec en particulier bon nombre de one women shows.

Si on s’exerce à jauger la richesse offerte par le Festival en feuilletant simplement la plaquette du “rendez-vous des compagnies” afin de tenter d’y observer la diversité des genres, le résultat est édifiant. Petit échantillonnage non exhaustif et surtout non dénué d’humour : acrobatie burlesque au mât chinois, asphalte opérette burlesque, attraction érotique, bonimenteur magicien, café théâtre, cabaret électro-lyrique, cascadeurs de talent, chanson participative, cinéma de rue, cirque décirqué, conte sonore sous yourte, clown, danse de façade, danse en espace public, danse hip hop contemporaine, danse et feu, danse/théâtre/échasses, fanfare impertinente, défilé musical théâtral, kung-fu burlesque, jonglerie des Années folles, magie de rue, marionnettes géantes, maladroiteries aériennes, messe à la gloire du Grand Capital, mime, parade musichorégraphiée, performance musicale, polar burlesque, poésie pneumatique, poésie jonglée, road musical, saga pearlharburlesque, spectacle équestre, sketches musicaux, spectacle arboricole aérien, théâtre burlesque sur roues, théâtre gestuel, théâtre d’ombres, théâtre intime de rue, théâtre musical sans paroles, théâtre d’objets, théâtre bruitiste, trapèze musical, vidéo-théâtre sur rue, …

Le tout diversement scénographié pour la rue, car ces spectacles ambitionnent bien sûr tous d’avoir une vie ailleurs qu’à Aurillac, dans des lieux culturels ou événements divers. Mais dans le meilleur des cas, nés de la rue, conçus pour la rue, certains spectacles appellent le dehors de la ville comme espace idéal de représentation. C’est le cas de la véritable performance d’acteur de Christophe “Garniouze” Lafargue interprétant remarquablement et jusqu’à l’incarner le texte de Jehan Rictus Les Soliloques du pauvre. Vêtu d’un costume en lambeaux, vestige d’une très ancienne dignité, il épouse jusqu’à l’illusion le rôle d’un de ces SDF déchiré entre le repli autistique et la morgue altière provocatrice qui interpelle le passant. Le point de départ de sa dérive est ironiquement l’arrière de la Maison de l’Emploi. Avec une craie, avant de les clamer, il trace d’abord ses octosyllabes sur un meuble à tiroirs monté sur roulettes qu’il trimbalera tout au long de sa déambulation hallucinée. Le texte de 1897 qui dénonce les riches et “leur purin fait de laideur, d’or et d’arrogance” conserve une étrange et dérangeante actualité. Plusieurs stations, véritable chemin de croix du déclassé, entraînent le public dans son sillage. La deuxième station fait face à la CAF, avant que le cortège ne s’insinue le long de la Jordane, rivière traversant la ville. Le révolté hésite entre s’échapper vers un amour chimérique et  des velléités suicidaires de plus en plus irrésistibles. L’ultime étape est une entrée d’immeuble où il hurle “Je suis un placard à douleurs, le lépreux de la démocratie”. En toile de fond ou en intermède, cette errance est habilement  sonorisée par une régie mobile réglée par un régisseur dans le public.

Dans un genre moins dramatique mais tout aussi empreint d’intelligence théâtrale, l’opéra de rue Vox Populi réalise très précisément cette osmose possible entre l’art vocal et la rue. Habituellement confinés dans des lieux lyriques, les airs d’opéra résonnent cette fois dans la cour de Noailles dont les façades forment une chambre d’écho au répertoire varié de la diva fantasque Marie Duisit. Avec sa régie technique intégrée dans le coffre transformé de sa 2 CV rouge, elle captive le public en présentant ses airs de confidences autobiographiques retouchées par la légende et l’imaginaire.

Notons que ce genre de one women show occupe une part de plus en plus visible de la programmation aussi bien officielle que s’agissant des compagnies de passage. Ainsi dans le cadre des Préalables, le festival proposait Emma la clown, voyante extralucide, dans sa caravane. En marge de la grouillante rue des Carmes, dans le petit square de la Chapelle d’Aurinques, le public fouineur pouvait assister à La tête en confiote, solo clownesque et acrobatique de Jennifer Hugon, alias Mirabelle, dans une petite forme théâtrale prometteuse. Mirabelle détient le secret de la “Machine à confectionner la confiture sans Les mains”. Sorte de parodie de la ballerine, avec une rustrerie étudiée, elle tourne en dérision la grâce féminine en introduisant de la brusquerie dans sa gestuelle et jusque dans ses propos. Fil-de-fériste, ayant accompli le saut de la mort, elle crache pour mieux marquer son succès.

La suite de cet article dans le N°179 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro